La scène se déroule au Bois de Vincennes,
par une belle journée d’été. Mais elle pourrait se situer dans tout autre
endroit où interviendraient protagonistes et circonstances.
Dans une allée dédiée à la promenade qui
chemine vers le coeur du Bois, un petit garçon (peut-être quatre ou cinq ans)
s’arrête, intrigué et fasciné à la fois par un engin mobile en manœuvre pour
débroussailler le lieu. Tout à sa contemplation, il n’entend pas et ne voit pas
arriver un monsieur d’âge respectable, qui arpente cependant le sentier d’un
pas alerte, et se dirige vers lui.
Il s’arrête juste à son niveau. Surpris,
l’enfant qui lui arrive à mi-corps, manque de trébucher en se retournant.
« Alors, tu ne peux pas faire
attention ? » lui lance le septuagénaire, d’une voix agacée !
Non, pour l’instant il ne peut pas. Cette
conscience en apprentissage découvre le monde, s’étonne, s’émerveille et
s’attarde sur des choses, des situations et des êtres qui ne nous font plus
ciller ou briller le regard, délavé par le temps.
Mais à tout âge, et lorsqu’on
en saisit l’usage et les qualités qu’elle déploie, comment ne pas user de
l’attention ?
Ici, en l’occurrence, ayant observé la
scène de loin, simplement s’écarter pour ne pas gêner ou surprendre l’enfant.
Il y a tout d’abord la découverte d’une
nouvelle substance qui peut provoquer des sensations agréables immédiatement,
après quelques prises, ou suppose carrément de vaincre une répulsion naturelle
avant de procurer un bien-être.
Dès lors, pourquoi se priver de ce plaisir
délectable, d’exploiter au maximum les potentialités sensorielles. L’expérience
se renouvelle de plus en plus fréquemment, et c’est ainsi qu’apparaît,
s’installe et perdure le phénomène d’addiction.
Considérons une personne dépendante de
cette accoutumance qui, par souci de santé, ou simplement désireuse d’abolir
l’emprise, décide d’arrêter la substance concernée.
Elle engage pour cela un travail
progressif de désaccoutumance. Quelque temps après, la cure entreprise produit
l’effet escompté : le besoin, puis l’envie ont complètement disparu, c’est
comme s’ils n’avaient jamais existé !
Peut-il en être ainsi pour notre
perception personnelle, notre relation aux autres ?
Comme les différentes
substances que nous ingérons, inhalons ou injectons agissent sur nos sens et
suscitent une réponse particulière, les expériences de conscience opèrent de
même, et l’on peut devenir dépendant à certaines d’entre elles.
Comme on recherche ardemment les effets
d’une drogue néfaste pour le corps, on peut s’ancrer complaisamment dans des
façons d’être, des comportements accompagnés d’excitations, même s’ils
s’accomplissent au détriment d’autrui : tout pour mon plaisir, qu’importent
les conséquences !
Alors, pourquoi ne pas procéder à
l’identique et tenter d’éradiquer cette addiction aux « excitations
mentales » ? Est-ce possible ? Va-t-on y parvenir ?
Petit dialogue entre amis :
« C’est dommage que tu ne
sois pas venu avec nous, il y avait un excellent glacier, tu aurais
adoré ! »
« Cela fait plus d’un mois
que j’ai supprimé les aliments sucrés de mon alimentation : gâteaux,
crèmes, glaces, bonbons... »
« Et ça ne te manque
pas ? »
« Pas du tout. »
« Je te connais bien, tu dois
vraiment prendre sur toi, faire des efforts considérables pour
résister ! »
« Non, plus maintenant. Après
plusieurs jours d’abstinence au sucre, l’envie d’aliments sucrés
disparaît. »
« Etonnant... »
Quelques semaines plus tard :
« Alors, ces désordres
digestifs ? »
« J’ai encore eu une crise
sévère récemment. Peut-être devrais-je arrêter les bonbons, et surtout les
biscuits apéritifs dont je raffole ? »
« Ce serait bien, oui. »
« C’est dur ! »
« Tu as de bonnes raisons
pour persévérer et t’y tenir. »
« Oui, je souffre
trop. »
Le temps passe :
« J’ai arrêté toutes ces
saloperies !... »
« ...dont tu
raffolais ! »
« Dont je raffolais,
effectivement. Et ça va beaucoup mieux ! »
« Plus d’envie en
perspective ? »
« Non, je m’étonne
moi-même ! »
« Finalement, tu vois, rien
ne remplace l’expérience personnelle. »
« Je confirme. »
Le sevrage des comportements
psychologiques déviants, du respect de soi-même et des autres participent d’une
forme de sobriété mentale.
Et cela, sans substitution ou
compensation, si ce n’est l’exercice d’une nouvelle manière d’être impulsée par
la volonté, maintenue par la vigilance et l’attention.
Une fois l’emprise disparue, le changement
de niveau de conscience maintient le cap sans regret. Bien sûr, des désirs
peuvent ressurgir de temps à autre, mais amoindris et clairsemés, donc plus
aisément maîtrisables.
D'où l'on était placé, il était possible
d'observer distinctement la scène, et même d'en saisir les propos.
Une personne en errance, visiblement
éprouvée par l'existence, aborde un passant qui parvient à sa hauteur, et une
conversation s'engage.
L'attitude du promeneur s'avère riche
d'enseignements.
Il écoute attentivement les propos, prend
le temps de répondre avec soin, ne se contente pas de banalités : cela évoque un
échange entre amis.
Puis son interlocuteur indique qu'il doit
s'en aller, un salut bienveillant met un terme à la conversation, et chacun
poursuit son chemin.
Cela aurait pu se dérouler
autrement :
§Une réaction émotionnelle traduisant l’indifférence ou le
mépris : poursuivre son chemin sans adresser un regard ; jeter un
rapide coup d’oeil, froncer les sourcils et presser le pas.
§Un comportement né de la réflexion : rester digne,
inventer une excuse, et ne pas s’attarder.
Mais non, cette fois, les deux compères et
complices (l’émotionnel et l’intellect) s’effacent devant la seule attention.
Ce ne fut pas une rencontre fortuite entre
un SDF et un promeneur, mais deux consciences qui échangent simplement,
naturellement.
L’histoire précise-t-elle si, en partant,
le passant remit quelque argent pour aider son interlocuteur dans le
besoin ? Non, elle ne le dit pas. Mais durant ce partage de conscience à
conscience, aucune différence ne transparaissait, chacun avait ce précieux
sentiment d’exister.
L’art du mensonge souffre d’une exception,
qui plus est, notable : on ne peut se mentir à soi-même.
Pourtant, c’est bien ce qu’il paraît,
constatant qu’une existence entière peut s’installer confortablement dans
l’imposture. En fait, lorsque cela survient et perdure, la partie consciente de
l’être finit par se prendre au jeu, intégrant le mensonge comme une réalité
objective. Dès lors, il devient possible de simuler en continu, à condition de
rester sur ses gardes pour maintenir les apparences.
Deuxième étape, tromper les autres, c’est
d’abord se tromper soi-même.
Y aurait-il une troisième étape ?
Assurément : employer l’énergie destinée à ne pas être pris en défaut pour
maintenir attention et vigilance !
Couper du bois avec une feuille de papier,
vous plaisantez ! La plaisanterie est une activité agréable, et l’on s’y
soumet volontiers. Mais cette affirmation repose sur une loi physique :
l’énergie cinétique emmagasinée par la vitesse.
Voici l’expérience : on dispose d’une
feuille de papier et d’un morceau de contreplaqué. La feuille est maintenue
solidaire d’un mécanisme en rotation.
L’énergie développée vaut : E = 1/2
mv² (m : masse de la feuille ; v : vitesse de rotation). La
masse demeurant constante, l’énergie disponible varie comme la vitesse au carré
(le terme « v » est multiplié par lui-même dans l’expression :
si v2 = 2v1, alors E2 = (2 x 2) 4 E1)).
On approche le morceau de contreplaqué de
la feuille en rotation : à partir d’une valeur suffisante de v, le bois
sera découpé.
Le mental peut être comparé à la feuille
de papier. Animé d’une certaine énergie, il donne forme à l’ego et le
renforce : impressions, sentiments réflexions, tout cela résulte d’un
mouvement incessant qui imprègne la mémoire, donnant de la substance à la
personnalité et l’inscrivant dans le temps.
En est-il toujours ainsi ? Oui, tant
que l’ensemble subit les tourbillonnements du mental. Mais il est possible de
s’y soustraire, retrouvant l’immobilité primaire par l’attention.
Cette attitude, non seulement n’aboutit
pas à une dissolution de la personnalité, mais la perce à jour, reconnaissant
son aspect changeant et transitoire.
Dans une course de haies, avant de
franchir la deuxième barrière et les suivantes, il faut avant tout passer la
première, une logique implacable !
Il en est de même dans notre approche
relationnelle, mais nous l’oublions ou n’en prenons pas conscience. Est-ce à
dire que le rapport aux autres se vit comme une course d’obstacles ?
Voyons sur un exemple pour mieux appréhender le sujet.
« Je me suis disputé avec ma fille,
pourtant elle a bien vu que j’étais en souffrance. Je n’attendais pas
grand-chose, simplement qu’elle comprenne la situation et agisse en
conséquence. »
Se trouver en capacité d’écoute,
savoir quel comportement adopté et agir,
suppose au moins deux éléments : le percevoir et passer à l’action. Une
intervention possible à condition qu’aucun obstacle ne s’interpose devant la
faculté d’observer et la volonté d’intercéder.
Cet obstacle, c’est soi, ou plus
exactement, une image particulière de soi-même formée d’agrégats psychiques
(conditionnements, préjugés, mémoire).
Il convient donc d’oeuvrer au préalable
sur ces entraves que la conscience ordinaire érige en permanence si nous n’y
prenons pas garde.
Si, selon le proverbe :
« Charité bien ordonnée commence par soi-même », conscience cohérente
débute par l’éradication de ses impuretés.
Une fois ce travail accompli, et une fois
seulement, rien ne peut endiguer la liberté d’agir, et rien n’empêche d’être
attentif aux autres.
Si cette orientation personnelle conduisait à
l’indifférence, il manquerait l’essentiel : la reconnaissance spontanée du
lien unissant les consciences.